L’instruction selon Rabelais

La question de l’éducation des enfants n’est pas une problématique nouvelle. Rabelais, déjà en son temps, consacrait plusieurs chapitres sur l’instruction dans son Gargantua, publié en 1534. Il y critique la vision scolastique, autrement dit scolaire, (l’étymologie étant la même), a été reprise par Montaigne en 1580. Le principal grief fait à cette forme d’éducation, tient au fait qu’elle s’appuie principalement sur la mémoire, les sciences abstraite et l’enseignement collectif. Rabelais, comme Montaigne se plaint déjà de cette forme de gavage de cerveau. Ils y opposent une vision plus humaniste où le dialogue et la réflexion sont privilégiés. Et où le maître doit s’adapter à l’élève et non l’inverse. Force est de constater que l’enseignement scolastique et l’enseignement scolaire actuels utilisent les mêmes principes, puisqu’ils sont dans la continuité l’un de l’autre. Et que les critiques de Rabelais et de Montaigne restent encore d’actualité aujourd’hui.

A/ L’éducation et l’instruction selon Rabelais

Gargantua de Rabelais a été publié en 1534, après son Pantagruel, publié en 1532. Et ce, bien que sa narration se place avant dans la chronologie, puisque Gargantua est le père de Pantagruel. Rabelais y dresse déjà un portrait extrêmement critique de l’enseignement traditionnel, dit scolastique, par opposition à une vision plus humaniste.

1/ Rabelais, chantre de l’instruction à domicile.

Dans le chapitre XI intitulé « De l’adolescence de Gargantua », Rabelais annonce clairement la couleur :

Gargantua, depuis les troyes jusques à cinq ans, feut nourry et institué* en toute discipline convenente, par le commandement de son pere, et celluy temps passa comme les petits enfants du pays : c’est assavoir à boyre, manger et dormir ; à manger, dormir et boyre ; à dormir, boyre et manger.

* Institué est ici utilisé au sens d’instruit, comme dans de l’institution des enfants selon Montaigne.

La langue de Rabelais a évolué. Et les mots n’ont pas toujours le même sens qu’aujourd’hui, ou réciproquement. L’adolescence doit ici s’interpréter d’après son sens étymologique, qui signifie « grandir », et correspondrait bien à la « petite enfance » que laisse entendre l’énoncé des âges.

Alors, on peut voir ça comme caricatural, mais il faut admettre – en tout cas selon Rabelais – que le petit-enfant n’a pas d’autres besoins que de « boire, manger et dormir ; manger, dormir et boyre ; dormir, boire et manger. » Sans commencer à vouloir lui apprendre toutes sortes de choses…

2/ Rabelais, partisan d’une éducation bienveillante

Il se vautrait dans la fange, se noircissait le nez, se barbouillait le visage, éculait ses souliers, baillait souvent aux mouches, et courrait volontiers après les papillons. Il pissait sur ses souliers, chiait dans sa chemise, se mouchait à ses manches, laisser tomber sa morve dans la soupe, et pataugeait partout…

et Rabelais poursuit ainsi d’une manière de plus en plus scabreuse et grivoise.

À aucun moment, n’est évoqué la moindre punition, ni même la moindre désapprobation quant à sa conduite. Autres temps, autres mœurs, pourrait-on dire. Mais ce n’est que de la fiction, diront d’autres. En tout cas, le point de vue de Rabelais est clair quant à ce point, aucune punition ne tente de modeler la conduite du jeune Gargantua, ni même la moindre remontrance. Cela semble naturel en tout cas à l’auteur.

3/ L’institution (l’instruction) de Gargantua

Vers l’âge de douze ans, Grandgousier, père de Gargantua, décide d’endoctriner (instuire) son fils selon sa capacité.

À noter le glissement d’endoctriner à instruire. À moins que finalement les deux mots aient toujours le même sens !

On lui enseigna un grand docteur sophiste

Le mot de sophiste est évidemment utilisé dans un sens péjoratif, comme celui de quelqu’un qui veut toujours avoir raison. Contrairement aux personnes qui recherchent la vérité, définie comme unique. Cette critique de la sophistique a été émise en premier par Platon, ce qui ne date pas d’hier ! Les sophistes s’opposaient déjà aux chercheurs de vérité ! Comme quoi le débat n’est pas non plus nouveau !

Et on le charge d’un gros écritoire, qui pèse « sept mille quintaulx » et on lui fait avaler des tonnes de livres indigestes.

Au point qu’il « devenait fou, niais, tout rêveux et complètement sot ».

4/ L’instruction selon Rabelais : la pédagogie par le jeu.

Grandgousier se rend ainsi compte :

qu’il lui vaudrait mieux ne rien apprendre que de tels livres avec de tels précepteurs, car leur savoir n’est que bêtise, et leur sagesse que stupidités.

Un de ses amis, lui vente certaines pédagogies, qui en deux ans seulement, permettent aux enfants de l’âge de Gargantua, d’avoir « meilleur jugement, meilleures paroles, meilleurs propos, meilleur entretient et honnêteté. »

Mais les résultats s’avèrent décevants, et Grandgousier décide alors d’envoyer son fils étudier à Paris.

Après le célèbre vol des cloches de Notre-Dame, et leur restitution épique. Puis alors que ces précepteurs veulent le faire étudier. Gargantua se met à jouer.

Rabelais énonce alors 217 jeux alors en usage à l’époque.

Puis Rabelais explique que Gargantua joue et mange quand il veut !

Tout leur jeu n’estoit qu’en liberté, car ils laissoient la partie quant leut plaisoit et cessoient ordinairement lors que suoient parmi le corp, ou estoient autrement las. [puis, après s’être changé] alloient voir sy le disner estoit prest.

De Rabelais à Montaigne : de L’institution des enfants

Dans son essai, l’institution (l’instruction) des enfants, Montaigne reprend les grandes lignes de la vision de Rabelais, de manière plus systématique et plus structurée. Il s’adresse à la comtesse de Gourson, et explique ce que devrait être l’enseignement idéal d’un aristocrate.

Montaigne critique ouvertement l’enseignement de savoirs abstraits qui n’ont aucune utilité pratique et privilégie un enseignement basé sur une culture qui a été réellement ingérée et digérée.

Il y énonce cette phrase toujours – ô combien – d’actualité : « Mieux vaut une tête bien faite qu’une tête bien pleine »…

Et plutôt que d’essayer de gaver les enfants préconise plutôt de leur faire comprendre et goûter les choses :

On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verserait dans un entonnoir, et notre charge [tâche] ce n’est que redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais qu’il corrigeât cette partie, et que, de belle arrivée [d’emblée], selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commençât à la mettre sur la montre (1), lui faisant goûter les choses, les choisir et discerner d’elle-même ; quelquefois lui ouvrant chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente [pense] et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour.

Et pourtant, les cours magistraux « où l’on crie à nos oreilles », sont toujours aujourd’hui la forme d’enseignement la plus largement répandue !

Alors que prendre du plaisir à « goûter » les choses et à s’amuser sont considérées comme perte de temps.

Rabelais et Montaigne brillent comme deux étoiles lointaines

Les sophistes et l’enseignement scolaires semblent aujourd’hui représenter la grande majorité. Et les voix de Rabelais et de Montaigne, puis plus tard de Jean-Jacques Rousseau dans l’Emile semblent prêcher dans le désert. Elles ne sont plus qu’une lointaine étoile dans la pensée sophistique qui elle aussi a pris toute la place. Puissent cependant leurs pensées apporter un peu de lumière dans le mode d’éducation actuel, afin de sortir de cette période d’obscurantisme moyenâgeux dont nous ne sommes en réalité jamais sortis. Et ce malgré les quelques progrès techniques qui n’ont pas permis aux humains ni d’être plus libres, ni d’augmenter leur niveau de conscience. Car comme disait ce même Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Mais c’est une autre histoire…

Alors êtes-vous plutôt pour l’enseignement scolaire et le gavage des oies ou un enseignement humaniste favorisant « des têtes bien faites plutôt que bien pleines » ?

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2 réflexions sur “L’instruction selon Rabelais

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