Neurosciences : apprendre à lire et à écrire

Depuis quelques années, un nouvel acteur a fait son apparition dans les stratégies et méthodologies d’apprentissage : les neurosciences.

Elisabeth Vitrani, du blog jaimepaslecole.com, nous présente dans cet article, ce que nous apprennent les neurosciences en matière d’apprentissage de la lecture et de l’écriture et comment mettre en pratique ces enseignements à la maison en complément, ou non, du cadre scolaire.

Ce que les neurosciences nous apprennent sur nos mécanismes d’apprentissage

Lire

C’est en 1994 que les neurosciences, avec l’aide des techniques IRM, ont mis en lumière les mécanismes cérébraux liés à l’apprentissage de la lecture. La première publication est à mettre au crédit de Michael Posner et Marcus Raichle, respectivement psychologue et neurologue américains.

Lors de la première année apprentissage de la lecture, une zone précise située entre le cortex occipital et temporal de l’hémisphère gauche se développe. C’est la clé d’entrée de reconnaissance visuelle des caractères et des mots. Cette zone est peu ou prou la même qu’elle soit la langue ou l’alphabet utilisé.

En revanche, si la reconnaissance des caractères se fait dans cette zone spécifique, les neurosciences nous apprennent que la compréhension des mots sera, elle, traitée par les zones cervicales dédiées aux émotions, sensations et actions. Et cela, en rapport avec le sens du mot lui-même. Ainsi, la lecture du mot « vomir » activera la zone des émotions, le mot « cannelle » sera traité par la zone des sensations et le mot « tirer » activera celle des actions.

Lire c’est décoder

En fait, la lecture n’est rien d’autre qu’un exercice de décodage. Lors de son acquisition du langage oral, le cerveau de l’enfant s’est créé un « lexique phonologique » (son 1er lexique) : il a mis en mémoire les formes sonores des mots qu’il connaît. Lors de l’apprentissage de la lecture, ce même cerveau va mémoriser la grille de décodage entre les phonèmes (qui constituera le 2ème lexique de référence) et les sons.

À chaque association réussie d’un mot avec sa représentation sonore, le cerveau de l’enfant va parallèlement créer un 3ème lexique, le « lexique orthographique ». Cet apprentissage va progressivement passer du stade assisté (avec un enseignant ou un parent) au stade autonome où l’enfant sera capable d’enrichir seul ses lexiques de référence.

Enfant qui lit

Donc la clé du succès d’un apprentissage réussi de la lecture repose donc sur la maîtrise du décodage. Plus la langue présente des irrégularités phonétique et phonémique (c’est-à-dire qu’une même lettre peut correspondre à plusieurs sons différents, comme en français ou en anglais contrairement au finnois ou à l’italien), plus l’apprentissage du décodage est long et complexe. Et plus il monopolise les ressources cervicales au détriment des mécanismes de compréhension du texte lu. On notera que la capacité de compréhension des textes écrits par l’enfant est relativement indépendante des mécanismes de lecture eux-mêmes et dépend de sa capacité générale de compréhension (et dans les faits de sa culture générale globale) que le texte soit écrit ou oral, c’est-à-dire, sans nécessité de décodage préalable.

7 minutes par jour minimum

Selon les évaluations des experts en neurosciences, comme Bruno Suchaut, directeur de l’Unité de recherche pour le pilotage des systèmes pédagogiques de l’état de Vaud en Suisse, pour correctement maîtriser les mécanismes de décodage du français, un élève de CP devrait y consacrer près de 43 heures actives annuelles soit 7 minutes par jour environ (retrouver ici en accès libre le document rédigé à ce sujet par B. Suchaut et ses collègues). Or, si les études (comme celle du n° 196 de la Revue Française de Pédagogie de l’École Normale Supérieure de Lyon) montrent que l’éducation nationale consacre près de 45 minutes par jour d’école à l’apprentissage du décodage de la lecture, le temps où l’élève est réellement actif dans cet apprentissage est inférieur à 3 minutes et demi, et donc insuffisant.

Écrire

Plus que les neurosciences, c’est plutôt des travaux issus de la neuropsychologie dont émanent les principales découvertes sur les mécanismes régissant l’action d’écrire dans notre cerveau. Et on doit noter que l’écriture sous la dictée et la rédaction résultent de processus cervicaux différents. À tel point que dans certains traumatismes, une personne peut être parfaitement capable de retranscrire un texte sous la dictée mais incapable de rédiger un texte libre.

L’imagerie médicale a mis en lumière que les stimuli de l’écriture étaient concentrés dans les aires frontales, pariétales et temporales et, en majorité, dans l’hémisphère gauche. On peut retrouver ces conclusions, notamment dans les travaux des professeurs Samuel Planton et Sonia Kandel librement accessibles ici.

Les lexiques de référence

Pour produire un texte, libre ou sous la dictée, le cerveau de l’enfant va utiliser les 3 lexiques créés lors de l’apprentissage de la lecture : le lexique phonologique, le lexique de décodage et le lexique orthographique. Le cerveau va stocker l’information dans une zone « buffer » le temps que la main puisse écrire ou taper la phrase entendue ou tapée (selon que le texte est libre ou sous la dictée).

L’aisance rédactionnelle ? Pas avant le CM2

Enfant qui écrit

Les travaux de Marlene Scardamalia et Carl Bereiter (Knowledge telling and knowledge transforming in written composition, 1987) ont mis en lumière que la qualité de la production écrite, chez les plus jeunes, est intimement liée au niveau de connaissances générales de l’enfant stockées dans sa mémoire à long terme. En effet, l’enfant se montre, dans un premier temps, peu à même à organiser ses idées et leurs retranscriptions écrites. Il revient assez peu sur son texte initial et, le cas échéant,  de façon marginale.

Ce n’est qu’à partir de la fin du primaire (CM2) que l’enfant opère une véritable révision de son texte une fois écrit. Cela s’explique par le fait qu’au début la majorité des capacités cérébrales sont consacrées à la transcription orthographique des idées ou des sons. Ce n’est que quand cette phase sera parfaitement maîtrisée par le cerveau, que l’enfant pourra alors être en mesure d’organiser des idées et de faire des liens.

Ces découvertes se traduisent par le fait que tout travail de fond réalisé dès le plus jeune âge pour automatiser le plus possible la production orthographique et grammaticale (notamment l’emploi du pluriel) aura une incidence directe sur la qualité de la production écrite de l’élève en termes d’idées et d’agencement du texte.

Comment mettre en pratique les découvertes des neurosciences à la maison et les bénéfices qui en découlent

Les principaux enseignements mis en lumière par les neurosciences sur les mécanismes de lecture et d’écriture peuvent donc être résumés comme suit :

  • La lecture est un exercice de décodage ;

  • L’écriture est un exercice d’encodage ;

  • Plus ces mécanismes sont automatisés, plus l’enfant maîtrisera ses 2 activités ;

  • L’approche la plus efficace est l’association son/syllabe ;

  • Régularité, progressivité et répétition sont les 3 mots-clés pour un apprentissage réussi de la lecture et de l’écriture ;

  • La culture générale de l’enfant est aussi un élément clé dans la compréhension des textes.

Sur cette base, que pouvons-nous faire pour accompagner l’apprentissage scolaire de la lecture et de l’écriture de nos enfants ? 

Tout commence par la lecture du soir

La lecture du soir est l’élément fondateur des 3 apprentissages que sont la parole, la lecture et l’écriture. En effet, dans un premier temps, chez le bébé, la lecture du soir, est le moment de la journée où les mots prennent « son » et l’aide à construire son entrée dans la parole. Plus tard, la lecture du soir est pour l’enfant l’occasion d’accroître son champ lexical et sa culture générale. Pour se faire, il ne faut pas hésiter à varier les sources : contes, histoires, mais aussi livres documentaires.

Lecture du soir

Donc, soyez force de propositions ! Proposez-leur un assez large éventail de livres variés pour attiser leur curiosité et leur esprit de découverte.

Outre son aspect constructif, la lecture du soir est, en plus, pour parents et enfants, un moment serein et privilégié de partage. Et, contrairement aux écrans (TV, ordinateurs, tablettes, mobiles, …), il prépare à une bonne nuit de sommeil ce qui améliore les performances de mémorisation du cerveau comme je l’indique dans l’article Cerveau et sommeil : duo gagnant pour bien apprendre .

Montrez l’exemple ! Lisez !

Votre enfant apprend beaucoup de vous, car il progresse en imitant l’adulte. S’il vous voit lire régulièrement, cela lui donnera envie de faire de même. Et lui donner le goût de la lecture est un critère primordial pour ses apprentissages futurs. Plus il lira, mieux il lira et plus il enrichira son champ lexical et sa culture générale. La lecture ne sera donc plus vue comme un calvaire, mais comme une merveilleuse source d’enrichissement personnel et de distraction.

Et puis ce sera aussi bon pour vous ! La lecture détend, favorise l’endormissement, fait travailler le cerveau et ralentit le vieillissement intellectuel. Bref, vous ferez du bien à votre enfant et à vous-même en même temps.

Attaquez tôt l’apprentissage de la lecture

Inutile d’attendre que votre enfant soit en grande section voire en CP pour commencer à attaquer l’apprentissage de la lecture. Les neurosciences démontrent que dès 5 ans, les enfants sont tout à fait à même de commencer l’apprentissage de la lecture (et des mathématiques aussi, d’ailleurs) et entre 6 et 7 ans la plasticité cervicale est optimale pour ce type d’apprentissage (source : Ghislaine Dehaene, chercheuse au CNRS)

Commencer l’apprentissage de la lecture, ce n’est pas apprendre par cœur l’alphabet ou des listes de mots. C’est, d’abord, commencer à associer un son élémentaire (phonème) à une forme visuelle (graphème). Les neurosciences recommandent, en effet, une approche syllabique plutôt qu’une approche globale « à l’ancienne ».

Des outils efficaces : les lettres rugueuses Montessori, la méthode des Alphas, etc…

Lettre rugueuse

Pour ce faire, les lettres rugueuses Montessori sont un excellent outil pour débuter cet apprentissage, car elles combinent à la fois l’aspect visuel et le son, mais aussi le toucher et, en cela, elle commence aussi à préparer l’enfant à l’écriture.

Parallèlement, vous pouvez aussi recourir à d’autres méthodes qui ont aussi fait leurs preuves comme la méthode des Alphas ou la méthode Borel Maisonny.

Par ailleurs, vous pouvez assez rapidement combiner l’apprentissage de l’écriture à celui de la lecture. En invitant votre enfant à tracer des lettres et combinaisons de lettres. C’est le lexique orthographique qui se construit en apprenant à lire qui développera sa capacité à écrire. L’habilité graphique s’acquiert, elle, de façon indépendante et doit donc, aussi être apprise et assimilée.

Commencer tôt la lecture et l’écriture présente aussi un autre avantage notable pour l’enfant. En maîtrisant ces apprentissages, il libérera de la capacité au niveau de son cerveau pour assimiler les autres disciplines.

Répétez et soyez progressif

La progressivité et la répétition sont les clés d’un apprentissage réussi.

Tout d’abord, la capacité de concentration d’un jeune enfant est limitée. Mieux vaut consacrer 5 à 10 minutes à l’exercice tous les jours que de vouloir tout concentrer sur une heure le week-end. L’effet de répétition permet au cerveau de mieux assimiler (ça marche aussi sur les adultes : la publicité a bien assimilé ce concept et en use parfois à outrance) et l’activité se transforme en routine ce qui sécurise l’enfant et construit sa journée.

Et 5 à 10 minutes par jour, entre le bain, les repas, et les autres tâches du quotidien, c’est aussi beaucoup plus simple à mettre en œuvre pour un parent que d’arriver à dégager une heure continue dans une journée.

Il convient aussi d’être progressif pour ne pas décourager l’enfant ni l’ennuyer. Répétez la même lettre ou le même groupe de lettres associé au son correspondant jusqu’à ce qu’il soit parfaitement assimilé par l’enfant. Et lorsque c’est le cas, passer à un autre groupe.

Commencez par les graphèmes les plus simples

Commencez par les graphèmes les plus simples, ceux qui sont monophoniques et s’associent toujours au même son (comme …) et évoluez ensuite vers les sons plus complexes. Certains mots très courants (mots outils) ou bien très complexes peuvent même être appris dans leur globalité. En cela, des bribes d’approche globale peuvent venir compléter l’approche syllabiques. Vous pouvez trouver des informations plus détaillées dans mon Guide des fondamentaux pour apprendre que vous pouvez retrouver ici.

Jeune garçon qui lit

Vous ferez de même lors du passage au support livre lui-même. Ne commencez pas avec « Guerre et Paix » ou le dictionnaire ! Choisissez des livres adaptés, non à l’âge de l’enfant, mais à son niveau de décodage. En effet, ce n’est pas parce qu’un éditeur indique un niveau début de CP, qu’il faut vous limiter à ce type de livre pour votre enfant qui vient d’entrer en CP. Ainsi, si son niveau le justifie, n’hésitez pas à choisir des ouvrages plus compliqués. Les éditeurs se basent sur les programmes de l’Éducation Nationale, pas sur le niveau réel de votre enfant. Et si votre enfant a plus de difficultés, vous pouvez aussi vous concentrer sur des livres plus simples. Chaque enfant apprend à son rythme, cela doit être respecté.

La dictée est toujours d’actualité

En ce qui concerne l’écriture, quand les graphismes des lettres sont à peu près maîtrisés, l’enfant peut se livrer à des exercices de recopie de phrases d’abord simples puis plus complexes et à des petites dictées. Même s’ils paraissent désuets, ces exercices « classiques » sont encore ceux qui sont considérés comme les plus appropriés (« La pratique de l’écriture manuscrite améliore comme prévu la précision et la vitesse de transcription des lettres et des mots, mais elle influe aussi sur la reconnaissance de ces mêmes unités ». Olivier Houdé et Grégoire Borst – Le cerveau et les apprentissages – Éditions Nathan).

Là encore, il convient d’utiliser des textes courts, des recopies peu nombreuses, mais récurrentes.

Favorisez les disciplines artistiques

Les « arts » ont, de tout temps, fait partie intégrante de l’éducation des enfants. Ils en étaient même une partie prépondérante notamment chez les Grecs. Et cela n’est pas dû au hasard.

Ainsi, le dessin fut la 1ère forme d’expression écrite et il le reste. La pratique du dessin chez l’enfant améliore sa motricité manuelle fine et l’aide dans son apprentissage de l’écriture. Il apprend également indirectement la structuration des propos. Car composer un dessin ou un tableau fait appel à des mécanismes similaires à ceux de la composition d’un texte écrit.

De même, l’apprentissage de la musique améliore la compréhension sonore de l’enfant et l’aide dans son apprentissage du langage oral, de la compréhension phonémique et, au-delà dans l’assimilation des langues vivantes (Source : BENCIVELLI, S. Pourquoi aime-t-on la musique ? Oreille, émotion, évolution, 2009).

Donnez envie et soyez ludiques !

Les neurosciences aiment le jeu

Je pense que si je vous dis que les enfants apprennent mieux en s’amusant, ce ne sera pas un scoop pour vous, lecteur du blog apprendre-par-le-jeu.com. Et pourtant, c’est encore un point fondamental que confirment les neurosciences. En effet, Stanislas Dehaene, neuroscientifique, psychologue cognitif et professeur au Collège de France définit 4 piliers pour l’apprentissage : attention, engagement actif, feed-back et consolidation de l’information. Le jeu et l’amusement en général ont pour qualité de rassembler ces 4 piliers selon les neurosciences :

  • Jouer est un gage d’attention soutenu,

  • Le jeu entraîne la participation active de l’enfant,

  • Le feed-back ou retour d’information est présent, car l’enfant sait s’il a réussi ou non et pourquoi,

  • Le jeu peut être répété régulièrement et participe ainsi à la consolidation d’information.

Donc, il ne faut jamais hésiter à transformer l’apprentissage de la lecture et de l’écriture en activité ludique. Ainsi, vous pouvez, par exemple, faire des jeux de construction d’histoires par tirage de cartes que l’enfant doit lire. Ou bien faire avec votre enfant des memory de mots-outils. Pour l’écriture, ce peut être de rédiger des cartons d’invitation pour son anniversaire. Ou bien de remplir les bulles vides d’une bande dessinée.

Des supports adaptés au goût de l’enfant

De même, pour les supports de lecture, notamment dans les étapes de décryptage. Discutez avec votre enfant sur ses centres d’intérêts et ses personnages favoris et choisissez les livres en conséquence. L’offre est vaste, nul doute que vous trouverez votre bonheur et cela renforcera l’envie de lire de votre enfant.

Les avancées des neurosciences et des outils associés (IRM) n’ont pas rendu les approches d’apprentissage aseptisées et mécaniques. Au contraire, elles ont souvent confirmé scientifiquement les aspects que les pédagogies nouvelles avaient mis en avant de façon empirique :

  • Un enfant qui évolue dans un environnement bienveillant qui le respecte apprend mieux,

  • Des enfants actifs dans leurs apprentissages apprennent mieux,

  • Si votre enfant joue, il apprend mieux.

Bref, tout ce que vous saviez déjà sans doute 😉

Et vous ? Comment abordez-vous la lecture et l’écriture avec votre enfant ? Les neurosciences vous ont elles permis de mieux comprendre le mécanisme de l’apprentissage de la lecture et l’écriture ?
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